
LE FIGARO. - Vous soutenez que le fœtus n'est pas du tout protégé du tabagisme passif des parents. Michel
DELCROIX. - Avec ses décrets sur l'interdiction de fumer dans tous les
lieux publics, le gouvernement vient de réussir la prévention du
tabagisme passif. Mais quand la mère ou le père fume, le fœtus n'est
pas protégé de la fumée de tabac ou de joint particulièrement
dangereuse par le monoxyde de carbone (CO) qu'elle contient. Même si le
fœtus n'est pas une personne juridique, son premier droit est d'être
non-fumeur, c'est-à-dire d'être normalement oxygéné. Malgré
l'organisation de la conférence de consensus Grossesse et tabac, à
Lille en octobre 2004, et la promotion par le ministère de la Santé de
la charte maternité sans tabac signée par 340 maternités, plus d'un
enfant sur cinq naît encore aujourd'hui après avoir été durant toute sa
vie intra-utérine exposé au tabagisme maternel et/ou paternel.
Quels sont les risques pour le fœtus ? La
dangerosité sur le développement fœtal et le risque de handicap des
toxiques majeurs, tabac, alcool, cannabis, toujours retrouvés dans le
sang fœtal à des concentrations plus élevées que dans le sang maternel
n'est plus à démontrer. La quantité de fumée inhalée et la durée
d'exposition en sont deux éléments importants. L'exposition passive à
la fumée de tabac ou de joints augmente pendant la grossesse le risque
de retard de croissance intra-utérin et, lors de l'accouchement, le
risque d'asphyxie du nouveau-né. Le déficit d'oxygénation
provoqué par l'inhalation de CO de la fumée de tabac ou de cannabis est
la première cause toxique responsable de lésions cellulaires du système
nerveux en développement, pouvant conduire dans certains cas à
l'infirmité motrice d'origine cérébrale (Imoc) et dans une proportion
beaucoup plus grande à des retards de croissance intra-utérins à
l'origine de l'augmentation du nombre des faibles poids de naissance.
Quel est le pourcentage de femmes enceintes qui continuent à fumer ? Actuellement,
36 % des femmes en âge de procréer fument régulièrement ou
occasionnellement et 20 % poursuivent la cigarette jusqu'à la fin de
leur grossesse. Et cela sans qu'aucun diagnostic objectif, comme peut
le faire la mesure du CO dans l'air expiré ou sans qu'aucune aide
médicale par les thérapies cognitivo-comportementales, TCC ou les
substituts nicotiniques, ne leur soit proposée durant le suivi de
grossesse. La protection des non-fumeurs n'est donc pas appliquée pour
les bébés à naître en France. De plus, c'est parmi les fumeuses
que les pourcentages de femmes enceintes consommatrices régulières ou
occasionnelles d'alcool et/ou de cannabis sont les plus élevés. Il se
trouve que le fœtus subit totalement la cigarette ou l'alcoolisation
maternelle sans pouvoir s'en « défendre ».
Vous dites que le corps médical ne fait rien pour la prévention. Notre
société revendique le principe de précaution pour la prévention de
risques hypothétiques comme ceux mettant en cause l'innocuité des
produits cosmétiques pour bébé pourtant depuis longtemps autorisés et
utilisés mais dans le même temps ne sait pas suffisamment protéger les
bébés à naître des trois toxiques les plus dangereux et les plus
répandus que sont le tabac, l'alcool et le cannabis. Or ces trois
toxiques sont responsables de complications graves alors qu'ils sont
facilement évitables.
Concrètement, que doivent faire les pouvoirs publics ? Il
suffirait de dépister les consommations à risques (tabac, cannabis et
alcool) pendant la grossesse. Il n'est pas question de stigmatiser les
femmes enceintes qui fument ou s'alcoolisent mais au contraire de les
aider par une meilleure écoute et prise en charge. Cela est
possible en incluant celles-ci dans la routine des soins périnataux et
en assurant le remboursement des traitements (substituts nicotiniques,
TCC) par le régime maternité. C'est possible en formant tous les
personnels de la périnatalité aux repérages et diagnostic systématiques
du tabac et du cannabis par la mesure du CO expiré en consultation.
Cela est possible pour toutes les femmes enceintes. Nous le devons pour
protéger enfin, comme tous les autres non-fumeurs, tous les bébés à
naître. |