Tout le monde en a fait l'expérience. Même en s'approchant à pas de
loup d'une mouche posée sur une table, en choisissant de se placer dans
son dos, de rapprocher sa main tout doucement de l'insecte avant, d'un
geste le plus vif possible, de tenter de le saisir au creux de sa main,
l'animal, s'il n'est pas malade ou drogué, s'échappera. Peut-être
certaines personnes, plus douées que d'autres, réussissent-elles
régulièrement ce petit exploit mais, même avec une tapette, la mouche
est très difficile à attraper. En fait, ce n'est pas étonnant. Elle est
spécialement conçue pour cela. De grands auteurs de la
littérature ont célébré cette petite merveille de la nature dès
l'Antiquité. D'ailleurs, pourquoi dirait-on «être une fine mouche» si
la bête en question n'y avait pas quelque mérite ? Elle est en tout cas
l'une des stars incontestées des laboratoires scientifiques. La
drosophile (Drosophila melanogaster, qui signifie «amateur de rosée au
ventre noir»), également appelée mouche du vinaigre, est l'animal
modèle des généticiens. D'innombrables découvertes en génétique et en
biologie du développement doivent leur survenue à ce petit (2,5 mm)
diptère. Et ses richesses sont apparemment inépuisables,
puisqu'elle est aussi devenue l'un des modèles des bio-roboticiens. Les
mouches sont en effet dotées d'une «mécanique» de toute beauté. Avec
des performances dignes, à la fois des as du manche à balai, les
pilotes de haute voltige, et des as de la gymnastique. C'est
pourquoi de nombreux laboratoires, de part le monde, travaillent à
«disséquer» ses réactions. Ainsi, dans un laboratoire du CNRS à
Marseille, un micro-hélicoptère autonome a été conçu en s'inspirant de
la façon dont la mouche coordonne sa vision et sa locomotion. Au Cal
Tech, l'Institut de technologie de Californie, des chercheurs ont
réussi à observer, avec une précision jamais égalée, la manœuvre
d'évitement d'une mouche que l'on cherche à attraper. Pour cela, ils
ont utilisé une caméra ultrarapide qui prend 5 400 images par seconde.
Ce qui leur a permis de voir au millième de seconde près ce que fait
l'insecte. Les chercheurs californiens ont notamment constaté
que le cerveau de la mouche, pour tout petit qu'il soit, semble
calculer en permanence des itinéraires de fuite. Les quelque 50 000
cellules photoréceptrices de ses yeux à facettes, qui voient à 360°,
donc aussi derrière elle, sont «connectées», via le cerveau, à 18
paires de muscles moteurs qui contrôlent les ailes, ainsi qu'aux trois
paires de pattes de l'insecte. Lorsque la mouche est posée, tous
ses sens en éveil, elle rectifie constamment sa position au sol via ses
pattes. Lorsqu'un danger apparaît, la mouche modifie pratiquement
instantanément la position de ses pattes pour préparer un évitement.
Ainsi, elle va par exemple positionner ses pattes du milieu pour avoir
la meilleure détente possible. Dans ce cas de figure, le danger
arrive face à elle. En 200 millisecondes, l'insecte va repositionner
son corps, d'une grosse poussée de ses pattes. Puis, il va se projeter
en l'air en effectuant un saut périlleux arrière en même temps que ses
ailes vont entrer en action. Ce qui lui permet d'effectuer un
demi-tonneau pour se remettre le ventre en bas puis de se propulser en
avant, loin du danger.
Vol stationnaire Si les
acrobaties de la mouche sont possibles, c'est qu'elle possède un
système de propulsion remarquable. La mouche, comme tous les diptères,
ne possède qu'une seule paire d'ailes, contrairement à d'autres
insectes qui en ont deux. Les vestiges de cette paire postérieure sont
appelés «haltères» à cause de leur forme. Elles servent de balanciers
et ainsi de véritable gyroscope à la mouche. Ses ailes sont des
surfaces membraneuses fines parcourues de nervures. Elles sont capables
de battre des centaines de fois par seconde (entre 200 et 1 000) grâce
à un système musculaire et fibreux sophistiqué impliquant le thorax. La
mouche peut ainsi voler en zigzag, s'arrêter brusquement, faire du vol
stationnaire (ce qu'elle n'aime pas beaucoup par sécurité) ou même
voler à reculons. Elle se sert également de ses antennes pour mesurer
la vitesse du vent ou la vitesse de son vol. Plus la mouche va vite,
plus ses antennes se plient vers l'arrière et des détecteurs situés à
leurs bases envoient ces informations au cerveau. Pour attraper,
ou plus simplement écraser une mouche, il faut donc être plus malin
qu'elle. Rien ne sert de viser l'endroit où elle est posée, mais, en
choisissant son angle d'attaque, il faut viser directement une dizaine
de centimètres à côté en anticipant son saut et son envol. Et si cela
ne réussit pas, il ne faut pas «prendre la mouche» mais recommencer. |