Vendredi s'ouvre au Louvre la première exposition jamais organisée
sur la ville née il y a cinq mille ans au cœur de l'actuelle Irak. Une
fascinante plongée aux sources de notre culture.
Bienvenue
dans la mère, fascinante et effrayante, de toutes les villes. Remontez
aux sources les plus anciennes de notre culture. Baignez-vous dans ce
Tigre et cet Euphrate, les deux artères nourricières de cette
Mésopotamie d'il y a trois mille ans avant notre ère. «C'est là qu'ont
puisé les Israélites auteurs de la Bible et les anciens Grecs,
créateurs de notre pensée», affirmait Jean Bottéro, grand spécialiste
des religions sémitiques anciennes, décédé en décembre dernier. Au
Louvre, une de ses élèves, Béatrice André-Salvini, conservateur général
en charge du département des antiquités orientales, lui rend hommage en
organisant, avec Sébastien Allard, conservateur au département des
peintures, la toute première exposition sur Babylone, son histoire et
sa légende. On peut se demander qui des deux est la plus belle
tant l'évocation en 400 œuvres d'une grande diversité, issues des
collections de treize pays, est grandiose. À l'image du péplum
démentiel Intolerance, chef-d'œuvre prophétique aux 15 000 figurants
(terminé juste avant la Première Guerre mondiale !) de D. W. Griffith
dont des extraits figurant la chute de Babylone, bouclent la visite.
Entre les évocations artistiques et les vestiges archéologiques,
l'exposition tisse des liens. «Nous prétendons que Babylone est
elle-même à l'origine de sa légende. Pour la sacraliser, ses propres
chroniques font remonter son origine au temps des héros», résume la
commissaire principale. Ainsi, la vaste partie archéologique ménage une
grande place aux tablettes d'argile couvertes de cette écriture
cunéiforme utile non seulement aux conteurs, mais aussi aux diplomates
et aux marchands de jadis de l'Égypte à l'Inde. Elle fut perdue au tout
début de notre ère et on ne peut à nouveau la déchiffrer que depuis le
siècle dernier.
Les scribes ont littéralement listé leur monde
Les
auteurs anonymes, les scribes que l'on voit toujours prosternés, ont
raconté leur monde, la vie quotidienne comme le destin, les rêves et
les légendes des Babyloniens. En témoignent par exemple cet
extrait d'encyclopédie en 24 volumes ou ce passage minuscule, mais qui
en dit tant, car il est antérieur à l'Ancien Testament, sur la
déportation des Juifs par Nabuchodonosor II pour la réfection de la
tour de Babel. Car cet édifice, qui symbolise plus que tout autre dans
notre imaginaire la concorde espérée et la vanité tragique de
l'humanité, a bien existé. La confirmation a été apportée lors des
premières fouilles scientifiques, menées par les Allemands, à la fin du
XIXe siècle. Si l'on n'a trouvé que ses fondations, en revanche
la porte monumentale qui y menait, la porte d'Ishtar, a livré des
vestiges grandioses dont quelques fameux panneaux de briques à glaçure,
avec dragons et lions sur fond bleu, prêts du Vorderasiatisches Museum
de Berlin. Ce lapis-lazuli si frais se retrouve parfois incrusté dans
les statuettes. Avec la cornaline rouge n'est-elle pas la couleur des
yeux et des dieux ? La Babylone historique prend fin avec
Alexandre le Grand dont le beau visage juvénile prélude à la seconde
partie de l'exposition. «Pour son malheur, c'est ce plus grand
admirateur de la cité qui a mis fin au palais. Il l'avait démoli pour
le reconstruire en plus grand mais la mort l'a arrêté avant, déplore
Béatrice André-Salvini. Dès l'Antiquité, il ne reste donc plus rien.
Cependant les mythes babyloniens vont prospérer de plus belle, tant
dans les manuscrits que dans les tableaux pour symboliser un trop grand
orgueil. Déluge, mages, enchanteurs et astrologues «chaldéens »,
merveilleux jardins suspendus, rois maudits, orgies, prostitution,
possessions ou encore adorations d'idoles : «Babylone ressurgit à
chaque période de doute pour exprimer la peur de la perte de sens »,
commente Sébastien Allard. Le Louvre n'évoque pas les Twins Towers du
11 Septembre qui ouvrent ô combien dramatiquement ce IIIe millénaire.
Mais l'exposition finit sur une esquisse de 1957 du grand architecte
moderne Franck Lloyd Wright. Un rêve inabouti de créer à Bagdad une
tour pour Faysal II. Le premier mourut en 1959 tandis que le second
était renversé et assassiné. Comme toutes les pièces réunies ici, ce
document sonne comme un rappel. Celui de l'effort constant de l'homme
de s'élever et de sa prétention, tout aussi constante, de s'y croire
parvenu. |