L'État fait main basse sur les francs en déshérence
le Figaro, Jean-Pierre Robin
04/01/2008
Les Français détiennent encore plus de six milliards de francs en billets. Pour le plus grand bénéfice des finances publiques.
Six
ans après le passage à l'euro, les Français ont encore plein de francs
dans leurs poches. Le plus drôle est qu'ils ne le savent pas.
Heureusement, la Banque de France veille au grain et en tient un
décompte minutieux.
Au dernier recensement du 30 novembre 2007, pas moins de 3,85
millions de billets de 500 francs à l'effigie de Pierre et Marie Curie
étaient toujours en circulation, ainsi que 3,74 millions de
«Montesquieu» et 8,08 millions de «Gustave Eiffel» d'une valeur faciale
de 200 francs, 6,31 millions de «Cézanne» et 12,60 millions de
«Delacroix» de 100 francs chacun, 5,27 millions de «Saint-Exupéry» à 50
francs et 5,75 millions de «Debussy» à 20 francs. Au total, ces
billets, véritable panthéon français, représentent un pactole de 6,558
milliards de francs, l'équivalent d'un milliard d'euros.
«C'est epsilonnesque», explique-t-on à la Banque de France. Au 31
décembre 2001, à la veille de l'avènement historique des billets et des
pièces en euros, quelque 162,7 millions de billets de 500 francs
«Pierre et Marie Curie» étaient utilisés dans le pays. C'est dire que
nos compatriotes ont fort logiquement demandé la conversion en euros de
la quasi-totalité de leurs avoirs en monnaie fiduciaire à leurs
banques, comme ils en avaient la possibilité jusqu'au 30 juin 2002. Et
depuis lors aux guichets de la Banque de France, à l'Institut
d'émission des départements d'outre-mer ou chez les comptables du
Trésor, comme cela demeure autorisé pour toutes les gammes mentionnées
plus haut.
Il n'est pourtant pas banal que près de 3 % des billets en francs
restent toujours dans la nature, alors qu'ils n'ont plus cours légal
(ils ne peuvent plus être acceptés comme moyen de paiement). Certes les
Allemands ont conservé bien plus de deutschemarks, pour une valeur de
14,11 milliards de marks équivalant à 7,21 milliards d'euros au 30
novembre 2007. La presse d'outre-Rhin, sondages à l'appui, y voit une
forme d'attachement à l'ancienne monnaie nationale qui a tant contribué
à la renaissance allemande de l'après-guerre. Serions-nous moins
nostalgiques de notre devise d'antan ?
Dix ans pour faire la conversion
C'est oublier que les Allemands ont l'éternité devant eux pour
convertir leurs marks à la Bundesbank. Pas les Français. Selon notre
législation, «la Banque de France est tenue d'assurer à ses guichets le
remboursement des billets dont le cours légal a été supprimé et ce dans
un délai de dix ans à compter de la date de suppression». En pratique,
les billets en francs qui avaient cours légal le 17 février 2002
restent échangeables jusqu'au 17 février 2012 exclusivement. Le 200
francs «Montesquieu», qui n'a plus cours depuis 1998, cessera d'être
convertible dès le 31 mars 2008.
Les coupures en francs toujours en circulation manifestent avant
tout la négligence de leurs propriétaires, qui les ont camouflées dans
un matelas ou tout simplement égarées. Mais ce n'est pas perdu pour
tout le monde. L'État est en embuscade.
Dès que les billets ne sont plus échangeables, l'État, actionnaire
unique de la Banque de France (émettrice de la monnaie fiduciaire
inscrite au passif de son propre bilan), s'en saisit immédiatement.
Cela s'appelle «le culot d'émission» (culot au sens de résidu et non de
toupet !). Grâce à quoi les finances publiques ont pu récupérer
l'équivalent de 400 millions d'euros lorsque le 500 francs «Pascal» est
devenu inéchangeable le 28 février 2007. Et pour le budget 2008, Bercy
a d'ores et déjà provisionné une «recette accidentelle» (sic) de 80
millions d'euros au titre de la fin de l'échange du 200 francs
«Montesquieu». L'auteur de L'Esprit des lois risque de se retourner dans sa tombe.
|