
Né
le 22 janvier 1938, Peter Beard est, dans son genre, un génie. Une
légende vivante. Partageant sa vie aventurière entre New York et Hog
Ranch au Kenya, l'Algonquin et Nairobi, il fut l'ami de l'écrivain
Karen Blixen avec qui il travailla au Danemark - il regrette que La
Ferme africaine, dont fut tiré le film Out of Africa soit devenue une
industrie avec vente de tee-shirts à l'effigie de Robert Redford et de
Meryl Streep -, de Warhol, Jagger, Jackie Kennedy, Truman Capote et
Francis Bacon dont il fut un des modèles fétiches. Au fond de
son âme et de son corps, il préfère les sandales aux Berluti, la savane
à la Cinquième Avenue. Peter Beard est un fils de famille. Son
arrière-grand-père, James J. Hill, fut l'un des plus grands capitaines
d'industrie de la fin du XIXe siècle. Sa mère était une championne de
patinage artistique, son père travaillait à Wall Street. Beard est un
personnage fitzgeraldien. Sans doute trop à la mode aujourd'hui, adulé,
salué, il est une star. Il travaille à genoux ou allongé en pagne. Ses
doigts sont éternellement tachés d'encre de Chine noire ou bleue, verte
ou violette et de sang de bœuf dont il se sert pour composer son grand
œuvre : son journal monumental (Diaries), entre photos et peinture.
Défenseur de l'Afrique
Il
façonne ses clichés qu'il modèle à son gré. Work in progress. Des
milliers de pages. Il aime les femmes sublimes - il est un des plus
grands photographes de mode - qu'il photographie d'une manière
extrême : par exemple en compagnie de girafes, de rhinocéros,
crocodiles, buffles, hippopotames, antilopes, zèbres, lions, aigles et
surtout les éléphants dont il prend la défense depuis des décennies. On
se souviendra qu'il s'est fait charger et piétiner par un pachyderme
femelle en 1996, ce qui lui valut un mois d'hôpital à New York, et des
béquilles. Il défend l'Afrique comme une cause perdue. Sait qu'elle va
disparaître, devenir une sorte de Disneyland. Il en prédit sa mort
prochaine, rapide. Il ne pleurniche pas. Le sentimentalisme n'est pas
son truc. L'écologie mièvre, il s'en moque. Son œuvre brute est
le témoignage esthétique d'un monde en décomposition. L'Afrique ne
résistera pas à la mondialisation. Pas étonnant que Bacon fût fasciné
par cet artiste hors du commun. Ses photos d'un fœtus d'éléphanteau
resteront dans les mémoires. Comme celle où on le voit la moitié du
corps englouti dans la gueule d'un alligator géant. Son travail
fascinant restera dans le monde de l'art, c'est-à-dire dans une
certaine civilisation. Selon lui, l'animal est l'avenir de l'homme. Cet
aventurier a quelque chose de captivant. Sans compter sa beauté
physique de dandy, il émane de sa personne une élégance naturelle. Un
chic que le calendrier Pirelli se devait de reprendre. Il l'a fait en
lui confiant la conception de son calendrier 2009
tandis que les éditions Taschen ont l'excellente idée de rééditer son
œuvre inclassable*, qui repousse les limites de la vie et de la mort. On
y constate partout que Peter Beard est un sage qui dénonce la violence,
et le témoin d'un monde en voie de disparition. L'un de ses plus
célèbres ouvrages se nomme d'ailleurs The End of The Game. |