L'Institut français de recherche en odontologie (Ifro) a consacré,
lundi, un colloque aux cellules souches et à leur future utilisation
pour créer une «dent biologique» ou plus simplement pour régénérer les
tissus dentaires. Le jour où l'on sera capable de fabriquer, par ce
biais, une dent complète, vivante, vascularisée, et connectée par un
nerf au système nerveux central, cette médecine régénérative
odontologique reléguera au musée les actuels implants, bridges et
autres appareils dentaires. «Si l'on veut créer une dent ex
nihilo , estime le Dr Henry Magloire, de l'Institut de génomique
fonctionnelle de Lyon (CNRS-Inserm), il faut mimer toutes les étapes du
développement embryonnaire d'une dent. Donc, il faut créer la pulpe, la
dentine, l'émail, le parodonte, la forme exacte de la dent.» Plus
modestement, les cellules souches pourraient servir à réparer la
dentine (cette substance dure, véritable armature de la dent) et à
faciliter la cicatrisation des plaies de la pulpe, consécutives à un
traumatisme, par exemple. Certes, aujourd'hui, on est capable,
chez le rongeur, de réaliser une dent complète, à partir des cellules
souches contenues dans la pulpe des dents. On trouve, dans cette
dernière, des cellules souches capables de se différencier, sous
l'effet de molécules de signalisation, en odontoblastes (cellules
fabriquant la dentine) et en améloblastes (produisant l'émail). La
pulpe dentaire recèle également d'autres cellules souches, comme celles
du follicule dentaire, à l'origine de l'indispensable ligament
parodontal qui les lie à l'os de la gencive. Une fois dissociées les
unes des autres, ces différentes cellules souches sont mises en
culture, puis injectées en un cocktail dans un support en forme de
dent. Elles ne sont transplantées qu'après avoir atteint une certaine
taille. Mais les cellules souches dentaires ont des limites: un
énorme travail de préparation est nécessaire pour en obtenir en nombre
suffisant. Et puis, obstacle infranchissable chez l'homme, la formation
de l'émail s'arrête après la pousse des dents de lait (les dents
définitives sont déjà prêtes avec leur émail dans la mâchoire). En
outre, aucune cellule souche dentaire humaine ne semble en mesure en
2008 de fabriquer de l'émail mature! «Pour l'instant, on ne
contrôle ni la forme, ni la taille, ni la couleur, ni le risque de
rejet d'une dent biologique, conclut Henry Magloire.On ne sait pas non
plus guider la dent, maîtriser l'éruption dans la mâchoire, ou stopper
la pousse quand la dent est en position occlusale ( au contact de la
dent opposée, NDLR).»
Reproduction in vitro Loin
d'être rebutés par ces obstacles, une poignée de chercheurs français
mais aussi britanniques et américains travaillent d'arrache-pied pour
mieux comprendre la biologie du développement de la dent. Dans
l'embryon humain (entre la 6e et la 7e semaine de vie intra-utérine),
les dents naissent des cellules mésenchymateuses, qui migrent du
mésoderme, l'un des trois feuillets cellulaires primaires d'où
proviennent tous les tissus et organes. L'architecture de la future
dent, la direction de pousse des racines, la vascularisation et les
connections nerveuses sont contenues dans «le nœud de l'émail», le
bourgeon initial de la dent. Connaître toutes les étapes d'apparition
des cellules de ce minuscule bourgeon est indispensable pour pouvoir
ensuite le reproduire in vitro. Plus récemment, les chercheurs
ont pensé faire appel aux cellules souches de la moelle osseuse, que
l'on sait facilement isoler, multiplier en culture, dont on peut faire
des lignées cellulaires stables, diriger la différenciation pour faire
des cellules dentaires, qui pourront enfin construire une dent
biologique. Ce serait plus pratique, plus rapide et d'un meilleur
rendement que d'utiliser les banques de dents de lait! Mais le
Pr Michel Goldberg, président de l'Ifro, s'est demandé lors du colloque
s'il n'y avait pas également une autre solution que l'utilisation des
cellules souches pour la réparation pulpaire ou la régénération des
tissus dentaires. Au fond, toutes ces cellules souches ont pour rôle de
secréter des substances qui ordonnent la fabrication des constituants
de la dent. Pourquoi ne pas dès lors se passer d'elles et implanter
directement les molécules elles-mêmes qui minéralisent et forment la
dentine de réparation? Il faudrait un cocktail de molécules de
structure, des protéines d'adhésion et des molécules de signalisation
qui activent la cascade de synthèse des éléments de la matrice
dentinaire. Une première expérience d'implantation de ces molécules
dans la pulpe de dents de rats a d'ores et déjà permis l'obtention
d'une dentine de réparation fonctionnelle. Autre avantage de la
méthode: on peut faire fabriquer par des bactéries, dans des
fermenteurs industriels, ces molécules humaines en grande quantité. |