AUJOURD'HUI, chaque Indien dispose de 1 800 m3 d'eau par an pour
vivre. Or la démographie galopante devrait accroître ces besoins en
eau, l'irrigation représentant 90 % de la consommation d'eau du pays.
La banque mondiale prévoit donc que d'ici à 20 ans, le volume
disponible par habitant devrait tomber sous le seuil des 1 000 m3 par
an, soit bien en deçà des 1 700 m3 jugés nécessaires pour survivre. D'ici
à 2050, quand la population se stabilisera entre 1,5 et 1,8 milliard
d'habitants, le pays aura besoin de 30 % d'eau supplémentaires estime
le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE). Des
pénuries se font d'ailleurs déjà sentir au Rajasthan et au Gujarat,
ainsi que dans les États du Nord-Est, comme le Bengale occidental, ou
même dans la cité de New Delhi. Aussi le pays a-t-il décidé de
prendre le problème à bras le corps, avec un gigantesque projet
d'infrastructures à l'échelle du pays, auquel la revue Nature consacre
cette semaine un article. L'idée est de relier entre elles les grandes
rivières, par l'intermédiaire de trente canaux de part et d'autre du
sous-continent. Car l'Inde n'est pas, à proprement parler, un pays
souffrant particulièrement de pénuries d'eau. Le problème réside
davantage dans la distribution particulièrement inégale des
précipitations. L'écart va de 2 818 millimètres par an dans un des
États les mieux arrosés du pays, le Meghalaya, à 100 millimètres par an
au Rajasthan, dans les années les plus sèches. La démarche consiste à
récupérer d'un côté le surplus, qui finit de toute façon par se perdre
dans la mer, pour mieux alimenter les régions qui manquent le plus
cruellement de cette ressource. Sous la direction de l'agence
nationale du développement de l'eau (NWDA), le premier canal
s'inscrivant dans le cadre de ce projet devrait démarrer d'ici à la fin
de l'année. Il sera long de 230 kilomètres et reliera les rivières Ken,
dans l'État du Madhya Pradesh, et Betwa, dans l'Uttar Pradesh, l'État
le plus peuplé au sud du Gange. Même si les contours de ce
projet pharaonique demeurent encore relativement flous, on sait d'ores
et déjà que celui-ci vise à relier entre elles 46 rivières avec un
réseau de trente canaux représentant 10 000 km de long. Le coût du
projet est estimé à 200 milliards de dollars. Il pourrait permettre
d'irriguer 35 millions d'hectares supplémentaires, soit un doublement
des surfaces irriguées. Le gouvernement, auquel revient l'initiative,
ajoute que celle-ci permettra de combattre la sécheresse sur 250 000
hectares à travers le pays et réduira de 20 à 30 % les crues sur les
bords du Gange et du Brahmapoutre. Bref, le projet fait la fierté du
pays.
L'environnement méprisé
Pourtant, les
critiques fusent de toutes parts. En faisant abstraction du rôle des
crues dans les écosystèmes et du cycle de la mousson, un tel projet est
jugé « suicidaire » par Vedaraman Rajamani, un scientifique indien très
influent. Il regrette que l'environnement soit superbement méprisé par
le gouvernement central. L'hydrologue hollandais Hubert Savenije, de
l'université de Delft, estime qu'il serait plus simple de transporter
les récoltes produites dans les régions humides que de transporter de
l'eau d'un bout à l'autre du pays. Parmi les solutions toutes simples
et de bon sens, il faudrait peut-être commencer par recourir à
l'irrigation en gaspillant moins l'eau, dont l'usage est gratuit. Plus
généralement, ce projet soulève la question de l'opportunité de lancer
ce type d'infrastructures gigantesques dans le domaine de l'eau.
L'heure n'est plus guère aux travaux d'Hercule hydrauliques, de plus en
plus contestés. Qu'il s'agisse du barrage de Nam Theun 2 au Laos ou de
celui d'Illisu en Turquie, les impacts sociaux ou environnementaux sont
dénoncés par des ONG. Nam Theun 2 doit entraîner le déplacement de
6 200 Laotiens et affecter le mode de vie de 100 000 habitants.
L'association les Amis de la Terre vient de demander le retrait de la
Société générale du projet de barrage d'Ilisu, qui s'inscrit dans le
cadre du vaste projet de développement de l'Anatolie du Sud-Est baptisé
GAP. Cet ambitieux projet lancé à grands frais par le gouvernement pour
développer la région située à la frontière de la Syrie et de l'Irak,
entre le Tigre et l'Euphrate, est au point mort. Sur treize barrages
qui devant être achevés en 2010, cinq seulement ont vu le jour. |