Dans la toundra tchouktche, Poutine règne sans partage
Fabrice Nodé-Langlois, envoyé spécial à Anadyr.
28/11/2007
La province la plus orientale de Sibérie vit un miracle économique
grâce à son gouverneur milliardaire, mécène loyal au Kremlin et patron
du club de football londonien de Chelsea.
Loin,
si loin de Moscou, dans leur blanche toundra balayée par la bise qui
pique le visage, Vassili et Maïa, Volodia et Lera ont déjà glissé leur
bulletin dans l'urne. Emmitouflés dans leurs vestes, bonnets et bottes
traditionnels en fourrure de renne, ces éleveurs tchouktches, comme
quelques dizaines de milliers de Russes isolés, étaient autorisés à
voter avant le 2 décembre pour les législatives. Le bureau de vote
s'est déplacé en véhicule à chenilles, la semaine dernière, jusqu'à
leurs deux yarangas, les grandes tentes tchouktches en peau, plantées à
une centaine de kilomètres de la métropole régionale, Anadyr. Nous
sommes en Tchoukotka, la région la plus orientale de Sibérie, face à
l'Alaska, à 6 200 km à vol d'oiseau de Moscou. Et neuf heures de
décalage. Une province au climat extrême, si isolée que ses habitants
(russes à 66 %, autochtones à 20 %) appellent le reste du pays «le
continent». La Tchoukotka a littéralement ressuscité depuis que
Vladimir Poutine a désigné un gouverneur hors du commun, élu en 2000 :
le milliardaire Roman Abramovitch, surtout célèbre comme patron du club
de foot londonien de Chelsea. Dans la toundra, par – 25°C, Lera
laisse ouvert le rabat de sa yaranga pour faire entrer les derniers
rayons du soleil, à 14h30. À l'intérieur, envahi par la fumée du foyer,
la jeune femme offre au visiteur une côte de renne bouillie. Lera a
voté « pour Russie unie, bien sûr ».
«Tant qu'il y a de la viande»
Le
parti du président n'a tout simplement pas de concurrence dans cette
région de 52 000 âmes dispersées sur une étendue vaste comme 1,3 fois
la France. La Tchoukotka n'envoie qu'un seul député à Moscou (sur 450).
L'unique concurrent est un candidat du parti nationaliste LDPR de
Vladimir Jirinovski. Arkadi Makouchkine,
responsable du «kolkhoze», ainsi que l'on désigne encore l'élevage de
rennes, est venu de Kantchalan en hélicoptère, l'autobus régional. Il
est un des neuf membres locaux de Russie unie. «Bien sûr, nous
redoutons le jour où Roman Arkadievitch Abramovitch s'en ira, et le
départ de Poutine. Mais tant qu'il y a de la viande…», relativise-t-il. Imperceptible
dans la toundra, le «miracle Abramovitch» est frappant à Anadyr. Vue
d'hélicoptère, la ville de 11 000 habitants semble construite en Lego.
Les barres d'immeubles soviétiques de cinq étages s'alignent comme des
petites briques colorées en bleu, rouge, jaune ou mauve. «Avant,
c'était gris, sale, boueux», se souvient un habitant. Hormis les
bateaux échoués sur les rives du fleuve Anadyr gelé, tout en ville
semble neuf. La centrale thermique à gaz (2006), le magnifique palais
de la culture au profil d'ours blanc, le cinéma et son cybercafé. À la
maternelle «Conte de fée», ouverte cette année, le «milliardaire du
président» a fait venir exprès un peintre décorateur de Moscou. Les
gosses partent en vacances au bord de la mer Noire aux frais de
l'administration. Le directeur de l'hôpital doté d'équipements
modernes, Alexandre Maslov, est fier d'avoir divisé par quatre, en six
ans, la mortalité infantile, la ramenant au meilleur niveau de Russie. «Le
climat est rude, concède une vendeuse gitane du marché, venue de
Rostov-sur-le-Don, mais ici au moins, il n'y a pas de mafia !»
Plusieurs résidants renchérissent : «Un gouverneur déjà milliardaire ne
te vole pas.» L'économie de la Tchoukotka, sinistrée il y a
six ans, vit encore sous perfusion des subventions fédérales et de
l'aide des deux fonds alimentés par Roman Abramovitch à hauteur de deux
cents millions de dollars en 2007. Mais les projets visant à
l'autosuffisance se multiplient. La production d'or augmente de
nouveau, une raffinerie est prévue pour enfin exploiter le pétrole
local. Natalia, dynamique professeur d'anglais du lycée, résume l'état
d'esprit général : «Avant Abramovitch, il n'y avait pas d'espoir.» Dans
ce contexte paternaliste, la ville est presque totalement acquise à
Russie unie. Les drapeaux du parti présidentiel ornent le hall de
l'hôtel Tchoukotka, les caisses du supermarché, l'aéroport. Et personne
n'y trouve à redire. Bien sûr, derrière les façades colorées,
tout n'est pas rose. À l'intérieur, des appartements sont encore
délabrés. Même si les salaires sont élevés et attirent du monde, la vie
est chère. Le prix du pain est deux fois plus élevé qu'à Moscou, celui
du kilo d'orange, trois fois. L'alcoolisme, comme dans l'ensemble de la
Russie, fait toujours des ravages dans les villages, constate la
Croix-Rouge. Certains, comme cette mère fatiguée, ne rêvent que de
quitter une région «où il n'y a pas d'avenir pour les enfants». Les
hiérarques du Kremlin peuvent néanmoins dormir tranquilles. Ce n'est
pas du bout de la Sibérie que soufflera une «révolution orange» .
|